J’ai une idée : est-ce une bonne idée d’en parler ?

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  • 10 septembre 2019

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Par Anthony Quevillon (Hub6), membre du comité Nouveaux entrepreneurs de la CCIL

Au début des années 90, après avoir cherché dans le noir la suce de chacun de ses trois enfants à de multiples reprises, ma mère a eu l’idée d’un produit innovateur : la suce fluorescente. Très emballée par celle-ci, ma mère a décidé de la partager avec plusieurs personnes de son entourage, mais finalement le projet n’est pas allé plus loin.

Quelques années plus tard, lors d’une séance de magasinage comme une autre, ma mère remarque sur un étalage un nouveau produit : une suce fluorescente !

Ma mère m’a raconté cette histoire à quelques reprises dans ma jeunesse, afin que je retienne la morale suivante : « Lorsque tu as une bonne idée, n’en parle pas, car les murs ont des oreilles. » Bien qu’il n’existe aucune preuve et qu’il serait d’ailleurs surprenant que ma mère soit la première personne à penser à cette idée de suce fluorescente, elle est toujours restée sous l’impression que si elle avait conservé cette idée dans sa tête, personne n’aurait pu la lui « voler ».

Notre imaginaire collectif a été interpelé à plusieurs reprises par des histoires et des films (pensons par exemple au film Le réseau social) dans lesquels un entrepreneur mal intentionné s’est approprié habilement l’idée d’un autre. Nous avons naturellement tendance à considérer comme immoral le fait de « voler une idée », même si, en pratique, une idée n’a aucune valeur, ni aucune protection juridique.

La valeur juridique de votre idée

La plupart des gens ont le réflexe d’accorder beaucoup de valeur à leur idée, de vouloir la protéger au niveau juridique ou la cacher.

Toutefois, aucune protection légale n’est offerte ou possible pour une simple idée. Seule la concrétisation d’une idée dans le monde réel est susceptible de protection. On peut penser par exemple aux droits d’auteurs, qui sont octroyés aux créateurs de musique, textes, images, dessins, etc., ou encore aux brevets, qui nécessitent la création d’un prototype fonctionnel de votre idée pour que celle-ci soit susceptible d’être protégée. Si Si c’était le cas, il y a bien longtemps que je me serais assuré de breveter mon idée de « machine à voyager dans le temps ».

Devant l’absence de protection juridique, les seules protections possibles pour vos idées sont de ne pas les partager, ou de signer des engagements contractuels avec les personnes que vous informez. Nous y reviendrons.

La valeur de votre idée en affaires

Dans le domaine des affaires, plusieurs philosophies s’entrechoquent quant à la valeur d’une idée, mais, au final, la majorité des entrepreneurs vous diront qu’une idée ne vaut pas grand-chose. On entend souvent que c’est l’exécution de cette idée qui a une grande valeur.

À titre d’exemple, j’ai au moins trois autres idées d’entreprises en tête que j’aimerais débuter, mais il n’y a que 24 heures dans une journée, et cela nécessite de faire des choix. Pratiquement tout le monde a plus d’idées que de temps pour les réaliser. Il y a donc sur le marché un surplus d’idées, et non un manque.

De plus, je suis prêt à parier beaucoup d’argent que, si mon idée est bonne, des gens aussi bien qualifiés que moi, sinon mieux, travaillent déjà sur le projet. Il est bien rare qu’une excellente idée soit dans la tête d’une seule personne et, si c’est le cas, cela ne durera pas longtemps. En bout de ligne, si vous connaissez un jour du succès, tout le monde connaîtra votre idée.

Par ailleurs, la caractérisation d’une bonne ou d’une mauvaise idée est rarement reliée à l’idée en soi, mais à votre capacité, à vous, de l’exécuter. Je crois avoir une fabuleuse idée pour une nouvelle télésérie. Malheureusement, je n’ai aucune expérience, ni aucun contact dans le domaine. Cette idée est donc, pour moi, une très mauvaise idée.

Je crois que seul le partage d’idées extrêmement ingénieuses, qu’on pourrait qualifier d’« idées du siècle », devrait être limité, et il y a de grandes chances que ni vous ni moi n’ayons ces idées prochainement.

Pourquoi partager son idée

Partager son idée avec un maximum de personnes a également plusieurs avantages. D’abord, si vous avez une mauvaise idée, et n’en parlez qu’à vos proches et amis, ceux-ci risquent de vous encourager sur une fausse route. Qui veut être le « gâcheux de party » de son meilleur ami ? Personne.

En partageant votre idée avec le maximum de personnes, vous obtiendrez de la rétroaction sur les forces et faiblesses de votre idée très rapidement, vous permettant de raffiner vos pensées et votre plan d’exécution.

De plus, si quelqu’un relativement près de votre cercle social est capable de prendre votre idée et de l’exécuter mieux que vous, il est probable que d’autres personnes pourront aussi le faire assez facilement. Vous vous éviterez peut-être bien des mots de tête en trouvant une « meilleure » idée.

Attention toutefois à ne pas partager plus que le nécessaire. Il y a une différence fondamentale entre partager son idée et partager sa recette. Les recettes exactes de Pepsi et de Coca Cola, par exemple, sont encore gardées secrètes et connues par un minimum de personnes au sein de la compagnie. Autrement, le premier venu pourrait répliquer le produit à l’identique (je vous avoue que, personnellement, je ne vois aucune différence entre ces deux boissons, mais apparemment elle est fondamentale…).

Lorsque nous avons fondé Hub6, nous avions eu l’idée de réunir sous une même entreprise des avocats, comptables, fiscalistes et conseillers en ressources humaines pour offrir un guichet unique de services professionnels aux entreprises en croissance. Personne au Québec n’avait un tel cabinet. Les clients potentiels, et même les concurrents, trouvaient l’idée excellente. Nous avons parlé de cette idée pendant au moins un an avant le lancement de l’entreprise à tous ceux qui pouvaient nous aider à développer le cabinet.

Grâce à ce partage, nous savions avant même de débuter quelles seraient nos faiblesses. Que se passe-t-il si un professionnel quitte et que les clients ont développé un lien de confiance avec lui ? Comment créer une synergie entre les professionnels ? Comment éviter de se disperser sur trop de services ?

Grâce au partage de notre idée, nous avons rapidement trouvé des solutions à ces enjeux. Cependant, nous ne partageons pas la façon dont nous avons structuré le cabinet à l’interne pour créer une expérience client unique. Ceci est notre recette, et non notre idée !

Les ententes de confidentialité (NDA)

Dans ma carrière d’avocat, je rencontre des clients qui hésitent à partager leurs idées, même avec moi. J’ai beau leur expliquer que tout ce qui m’est dit est protégé par le secret professionnel et que de voler leur idée pourrait mettre à risque mon permis d’exercice et ma carrière au grand complet, pour certains, il n’y a rien à faire. On m’a d’ailleurs demandé à quelques reprises de signer des ententes de confidentialité (que vous connaissez sans doute sous l’acronyme « NDA » qui vient de l’anglais non-disclosure agreement).

J’ai même souvent entendu des entrepreneurs qui désirent faire signer des NDA à leurs potentiels investisseurs avant de leur parler de leur projet. Croyez-moi, s’il y a une chose que vous voulez éviter devant des investisseurs, c’est leur demander de signer un NDA. Cela ne fera que leur confirmer que vous croyez que c’est votre idée, et non votre exécution, qui a de la valeur. Une telle demande implique aussi que vous ne comprenez pas que la réputation de votre investisseur a beaucoup plus de valeur pour lui que n’importe laquelle de vos idées.

Au final, les NDA devraient être signés uniquement lorsque vous choisissez de partager plus que votre idée, c’est-à-dire votre recette, en tout ou en partie. C’est à ce moment qu’il est important de vous assurer que votre interlocuteur comprenne que la discussion est confidentielle. Qui sait si, après vous avoir rencontré, votre contact n’aurait pas un 5 à 7 de prévu avec un autre chef cuisinier qui aimerait bien lui aussi connaître votre recette…

Conclusion

En résumé, ce n’est pas votre idée qui vous amènera du succès, mais votre capacité à exécuter efficacement le plan de match qui transformera cette simple idée en véritable entreprise.

J’ai envie de terminer sur une pensée un peu plus philosophique. D’abord, comment pouvons-nous prétendre à la propriété de nos idées ? Sommes-nous responsables des idées qui prennent forme dans notre cerveau ? Je ne le crois pas. Je ne suis pas plus l’auteur de mes idées que je suis l’auteur de mes pensées. Pour cette raison, j’ai tendance à croire qu’avoir une bonne idée est plutôt une question de chance que de talent.

De toute façon, j’aime croire que les humains sont une immense équipe, à la recherche de solutions et d’innovations face aux problèmes multiples qu’ils rencontrent collectivement. Nous gardons bien sûr nos statistiques individuelles, et avons tous envie de contribuer à notre façon à cette aventure collective, mais si l’une de nos idées voit le jour grâce au travail d’autres personnes qui l’ont faite naître et grandir, alors ils méritent les fruits de leur labeur.

Je ne peux finalement qu’être heureux de pouvoir acheter à ma fille une suce fluorescente.


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