Tourisme d'aventure: Peut-on vraiment réglementer ou risque-t-on de nuire à ce marché en plein essor?

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  • 12 février 2020

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Crédit photo : shutterstock

On peut réglementer les usages et les pratiques du tourisme d'aventure, en rendant les accidents exceptionnels. Mais en voulant trop réglementer l’aventure, c’est elle que l’on finit par tuer. 

Par Alain A. GRENIER, professeur en sociologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La tragédie récente qui a coûté la vie à cinq touristes français et leur guide québécois dans les eaux glacées du lac Saint-Jean, le 18 janvier, dans le cadre d’un safari en motoneige, a ému et marqué la population, de part et d’autre de l’Atlantique. Elle a aussi mis à mal l’industrie du tourisme au Québec.

Coïncidence, le gouvernement québécois avait prévu annoncer une nouvelle politique pour encadrer, par un nouveau règlement, la sécurité des usagers en tourisme d’aventure. Cela a amené les uns et les autres à s’interroger sur la réglementation du risque et l’aventure – deux abstractions, en soit.

Mais alors, réglementer quoi au juste, et comment ?

Professeur en tourisme de nature à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, je m’intéresse au tourisme d’aventure en milieux naturels, tout particulièrement dans les régions polaires (Arctique et Antarctique).

La station d’essence de St-Henri-de-Taillon, au Lac-Saint-Jean, mercredi le 22 janvier. La veille, les trois survivants d’un accident de motoneige qui a coûté la vie à cinq touristes et leur guide y avaient trouvé refuge. La Presse Canadienne/Le Quotidien, Rocket Lavoie

L’insoutenable incertitude de l’aventure

L’aventure se définit de multiples façons. Sa première caractéristique est l’inconnu : on ne sait pas où elle va nous mener. C’est le risque. Il consiste en la possibilité que des éléments influent sur l’atteinte d’un objectif par l’individu qui le prend, d’une façon positive ou négative. Il s’inscrit dans le déroulement d’une séquence ou d’un événement. Le risque est ainsi lié à l’incertitude du destin – de ce qui vient, puisqu’on ne peut plus modifier le passé, outre son interprétation.

L’incertitude a deux dimensions, soit l’imprévisibilité de quelque chose, et la conséquence, c’est-à-dire ce qui pourrait se produire si une suite de facteurs entrait en interaction dans une chaîne de réactions. De cet inconnu naît l’angoisse qui amène les uns à rejeter l’aventure, d’autres à anticiper voir s’écrire, à chacune de leurs palpitations et chacun de leur souffle, un nouveau récit de vie.

La vie moderne, dans le monde occidental, nécessite pour plusieurs la prise de certains risques pour se sentir vivre. Le sociologue allemand, Ulrich Beck, à qui l’on doit le concept de la société du risque, soulignait par cette expression le paradoxe de nos sociétés aseptisées où tout est réglé, et qui, à force de tout maîtriser, perdent une partie de leur sens.

Des motoneigistes en Finlande. La vie moderne, dans le monde occidental, nécessite pour plusieurs la prise de certains risques pour se sentir vivre. Shutterstock

Le phénomène des sociétés « sans risque », pourrait-on dire, se voit partout et il n’est pas sans conséquence. De façon générale, par exemple, tandis que les accidents liés au travail diminuent, les maladies professionnelles augmentent. Impatience, agressivité, épuisement, dépression : quelque chose ne va pas. Certains loisirs qui impliquent la prise de risques seraient-ils une réponse à ce problème ? L’hypothèse mérite la réflexion.

Risquer pour mieux se revitaliser

Le plein air est l’un des moyens choisis par l’être moderne pour se ressourcer. Le développement des équipements, de matériaux légers et de vêtements hyper adaptés aux conditions difficiles, combiné à la diminution du prix des transports, des équipements de toutes sortes, ont contribué à démocratiser l’accès aux territoires les plus reculés et, du même coup, aux activités les plus folles.

Grimper l’Everest ne nécessite plus tant d’habiletés physiques que le temps et les moyens financiers de payer les porteurs et les guides nécessaires à son accompagnement, à son encadrement et, dans une large mesure, à sa sécurité. Il y a cependant une limite à l’amateurisme, comme en fait foi la mort de 11 alpinistes l’an dernier lors de son ascension.

Une longue file d’alpinistes longe un sentier sur le mont Everest, juste en dessous du camp quatre, au Népal, le 22 mai 2019. La fenêtre d’ascension a été désastreuse l’an dernier avec 11 morts. AP Photo/Rizza Alee


La prise de risque, dans le cadre de l’aventure, aide à accélérer le processus de revitalisation. Ce risque qu’on essaie de maîtriser au quotidien semble devenir salutaire pendant les loisirs : randonnée dans l’arrière-pays, courses à obstacles, safaris africains, baignade avec les orques ou les requins, descentes de rivières, escalades de toutes sortes, traversées de glaciers, héliski, bungie jumping, sauts en parachute, vol en combinaison ailée – la liste des loisirs empreints d’une forme ou une autre de risque ne cesse de s’allonger et d’être valorisée – avec témoignages dans les magazines spécialisés, autobiographies des aventuriers de l’extrême, émissions de téléréalité, etc.

Ces témoignages nous apprennent que parce qu’elle est intrinsèquement liée à la prise de risques, l’aventure permet, le temps qu’elle dure, de rendre l’être alerte. Il fait alors appel à tous ses sens et à toutes ses capacités de contrôle et d’action, repoussant même parfois ses limites.

Nombreux sont ceux qui se régénèrent au contact de ces sensations qu’ils trouvent hors des sentiers battus. Ainsi, l’aventure, tout comme le risque, est quelque chose qui se choisit. Car lorsqu’elle est imposée, ce n’est plus d’aventure dont il est question, mais de mésaventure. On choisit rarement de souffrir délibérément.

L’aventure ne doit pas être tragique

À travers les études sur l’aventure, on vient à la comprendre et la définir comme le choix délibéré d’un individu pour une expérience dont la finalité est inconnue, tout comme son comportement, ses réactions et ses actions desquelles il retire une expérience de satisfaction et de croissance personnelle. Le voyage de nature touristique s’y prête particulièrement.

Séparé temporairement des repères de son milieu quotidien et du regard des siens, l’individu postmoderne trouve dans l’aventure une voie d’émancipation rapide. Son intensité varie selon les capacités et les besoins de l’estime de soi de chacun. L’aventure – et donc le risque – est donc une démarche saine, dans la recherche de l’équilibre.

Séparé temporairement des repères de son milieu quotidien et du regard des siens, l’individu postmoderne trouve dans l’aventure une voie d’émancipation rapide. L’aventure permet, le temps qu’elle dure, de rendre l’être alerte. Shutterstock

L’aventure ne doit cependant pas se terminer dans la tragédie. Le dénouement malheureux – et les experts le disent – relève toujours d’une séquence d’événements anodins qui, comme dans un effet de dominos, entrainent les parties prenantes dans une spirale qui peut mener à un point de non-retour. Malgré les accidents et les pertes déplorables en vie humaine, l’être moderne revient toujours à l’aventure. Les raisons sont nombreuses. Elle offre l’apprentissage de la conquête qui revêt des sensations d’euphories incomparables. L’accomplissement de soi, et la reconnaissance de son mérite dans le regard des pairs, n’ont pas de prix.

Mais alors, peut-on réglementer l’aventure ?

L’encadrement et le risque de tuer l’aventure

Chaque tragédie réveille le débat autour de l’encadrement de l’aventure, amenant les législations à s’interroger sur les moyens à adopter pour resserrer l’encadrement du risque.

Dans le cas de l’aventure en plein air, on peut certes réglementer les infrastructures, imposer des normes aux entreprises et aux guides qui accompagnent les aventuriers du loisir et demander leur certification – ni plus ni moins que leur adhésion, volontaire ou non, mais vérifiée, à des codes de conduite.

Le règlement sert à encadrer le risque, à l’amenuiser, voire à l’atténuer. Mais on ne saurait en faire autant de l’émotion. Car au-delà des sentiers et des paysages où l’humain choisit de s’aventurer, c’est avant tout des plaisirs de la rencontre avec soi-même et de ses semblables, par le biais de l’inconnu appréhendé, que sont accros les adeptes de l’aventure.

En quel cas, à qui sert la réglementation ? Les aventuriers y trouvent un filet de sécurité et les voyagistes une protection contre le risque (encore celui-là) de poursuites éventuelles. Mais cette protection n’est pas sans limites. Car il y a les aléas : l’imprévisibilité du contexte environnemental – les variantes du terrain, les épisodes météorologiques, etc. Pensons à la récente tragédie en Nouvelle-Zélande, le 9 décembre : des touristes australiens ont été surpris par l’éruption d’un volcan. Dix-neuf d’entre eux sont morts et de nombreux autres blessés.

Ajoutons à cela les facteurs sociaux – l’expérience antécédente des participants et leurs habiletés, leur état de santé, l’amitié qui se développe entre les membres du groupe, les ambitions personnelles, etc. – qu’on ne peut jamais entièrement contrôler.

On peut donc réglementer, mais uniquement les usages et les pratiques d’une certaine normalité qui relègue du même coup les accidents à l’ordre de l’exceptionnel. Car en voulant réglementer l’aventure, c’est elle que l’on finit par tuer.La Conversation


La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.


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